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Que sait-on vraiment de l’homme Anchaing et de sa femme Heva ? Pas de généalogie, pas d’histoire officielle. Pourtant, avec le Piton d’Anchaing qui s’élève au milieu du Cirque de Salazie, l’île porte, dans sa chair même, la trace de ces marrons qui au nom de la liberté ont défié l’ordre colonial esclavagiste. Leur histoire, qui croise le réel, le possible et l’imaginaire, a fécondé le mythe et la légende qui se sont  développés dans la tradition orale et  les textes littéraires.

 

Le Piton, Album de Roussin

Anchaing est une des figures de marrons les plus travaillées par la littérature réunionnaise. Le poète Lacaussade, le premier, propose une version sublime de l’homme Anchaine qui se rebelle contre l’esclavage. Il en fait un insoumis, pacifique et fier, solitaire et travailleur. L’homme se revèle à la mesure du Piton -et l’inverse aussi-. Dans sa forteresse minérale, Anchaing sauve sa liberté et affirme son humanité.

Le lac des goyaviers et le Piton d’Anchaine

Voici le pic altier dont le front sourcilleux

Se dresse, monte et va se perdre au fond des cieux.

Ce morne au faîte ardu, c’est le Piton d’Anchaine.

De l’esclave indompté brisant un jour la chaîne,

C’est à ce bloc de lave, inculte, aux flancs pierreux,

Que dans son désespoir un nègre malheureux

Est venu demander sa liberté ravie.

Il féconda ces rocs et leur donna la vie ;

Car, pliant son courage à d’utiles labeurs,

Il arrosa le sol de ses libres sueurs.

Il vivait de poissons, de chasses, de racines :

Dans l’ombreuse futaie ou le creux des ravines

Aux abeilles des bois il ravissait leur miel ;

Il surprenait au nid ou frappait dans le ciel

Sa proie. Et seul, tout seul, et fière créature

Disputant chaque jour sa vie à la nature,

Africain exposé sur ces pitons déserts

Aux cruelles rigueurs des plus rudes hivers,

Il préférait la lutte incertaine et sauvage

A des jours plus cléments passés dans l’esclavage,

Et debout sur ces monts qu’il avait pour témoins,

Souvent il s’écriait : « Je suis libre du moins ! »

Les Salaziennes, 1839 et Poèmes et paysages, 1852, Auguste Lacaussade

Cette représentation est inséparable de la sensibilité romantique du poète abolitionniste. Elle initie une présentation héroïque du marron qu’on retrouvera dans les textes ultérieurs qui attacheront désormais le destin d’Anchaing à celui de sa compagne Héva.

  Eva èk Ansin

 

 

Photo : vue du Piton d’Anchaing

Anchaing et Heva deviennent marrons pour fuir  l’esclavage. Toutes les versions soulignent la vie simple et paisible de ce couple de marrons lié par l’amour, la fidélité et l’attachement à leurs enfants. Leur histoire, située dans un temps indéterminé, renvoie le plus souvent à l’époque des grands chasseurs d’esclaves du XVIIIème. Elle présente cependant des variantes notables selon les textes écrits. Anchaing, Anchain, Anchaine, Anchingue, Encheing, Ansin… est désigné comme Madécasse ou Africain ou Cafre ; son propriétaire peut être : disons Mr Alexis , ou Mr de Fontorbière ou un homme riche. Sa femme Heva lui a donné 7 ou 8 enfants, filles et/ou garçons… Sa retraite d’homme libre sur son piton peut durer 10 ans, 20 ans voire 40…

Eugène Dayot fait d’ Heva une marronne rencontrée de manière providentielle, alors que la plupart des textes lient le destin d’Anchaing et Heva dès l’habitation du maître. Ils fuient la cruauté de celui-ci envers Heva. Ils remontent alors la rivière du Mât et s’installent sur leur piton où ils vivent de cueillette, de cultures, de chasse et de pêche.

« Il gravit le piton presque inaccessible qui s’élève à une hauteur de dix-huit cents pieds au-dessus des forêts environnantes, et, suivi de sa femme, il y planta sa tente, ou plutôt les fourches de son ajoupa, car au haut de sa forteresse il avait trouvé, avec l’indépendance, les nécessités de la vie, de l’eau, des songes, des fanjans, sorte de fougères dont les Madécasses savent tirer une fécule nourrissante, et enfin une plate-forme assez spacieuse pour qu’on pût y cultiver quelques racines. »

 Le Piton d’Anchaing, Louis Hery,  Album de La Réunion, A. Roussin, 1860

Ils se préservent de la société coloniale esclavagiste en guettant, du haut de leur repaire, les  détachements de chasseurs. La plupart des auteurs font d’Anchaing un homme pacifique, détaché des luttes de pouvoir qui affectent les chefs marrons . Cependant, Dayot et Léal soulignent la solidarité qui le lie aux grands marrons, rois de l’intérieur avec lesquels il communique par des feux et entretient des alliances familiales : ses filles Marianne et Simangavole étant les femmes des chefs Cimandef et Matouté. Cette dimension plus épique est travaillée dans l’œuvre poétique de Boris Gamaleya.

Anchaing et Heva, marrons, sont recherchés par les détachements à l’affût du moindre feu ou signe portant trace de vie des fugitifs.

Ainsi Auguste Vinson évoque t-il ce songe cauchemardesque qui préfigure la fin du bonheur.

Heva ne fit pas attention  à ce que dit Anchaine, mais elle ajouta avec mélancolie :

– Je suis triste depuis quelques jours. J’ai eu un songe : je dormais près de toi avec nos enfants ; j’ai cru voir, sur un sommet, au milieu des branches amassées, un nid de colombes. Le père et la mère étaient avec leurs petits, ceux d’une première et ceux d’une seconde couvée. Ils étaient quatre d’une inégale grandeur comme nos enfants, joyeux et bien portants comme eux. Tout à coup j’ai vu de l’horizon venir un oiseau de proie, la papangue aux pieds jaunes ; qui s’est abattu sur le nid, en un instant le père, la mère et les petits étaient sous sa serre… Alors je me suis reveillée avec effroi.

Salazie ou le Piton d’Anchaine, légende créole, Auguste Vinson, 1888.

 

Mais aux personnages légendaires, le privilège des destins et morts multiples :

Dayot fait de Touchard, compagnon de Mussard, l’exécuteur d’Anchaing. Dans son roman M. H. Mahé imagine le retour pitoyable d’ « Anching et sa famille » sous l’œil du chasseur Caron assisté de Mussard le jeune. A. Vinson, D. Honoré et B. Gamaleya désignent Bronchard, alors que L. Héry et L. Simonin restent évasifs.

Quant à la mort elle-même du ou des personnages, elle est souvent différée.

Hery et Vinson ramènent Anchaing et Heva à l’habitation du maître/de la maîtresse, où ils sont accueillis avec clémence, et semblent jouir d’un sort plus adouci. Cette fin peu glorieuse peut se lire dans le prolongement de la pensée coloniale paternaliste.

Dans la version écrite que Daniel Honoré donne de la légende populaire, Anchaing échappe une première fois au fusil de Bronchard en se précipitant dans le vide. Puis, capturé avec sa famille, il est libéré par Margot –la fille du mauvais maître, mort depuis – qui leur accorde la possibilité de retrouver libres leur piton bien aimé.

La légende d’Anchaing et Heva varie donc bien selon les récits. Certains ne manquent pas de fantaisie. Ainsi A. Vinson imagine une rencontre incroyable entre Anchaine et le savant Commerson qui fraternisent… Une des versions orales le montre narguant les chasseurs de manière irrévérencieuse ; une autre le transforme en papangue au moment où il se lance dans le vide pour échapper aux balles….

Finalement, à chaque époque, des interprétations qui montrent que les légendes débordent de la réalité et s’engendrent parfois d’elles-mêmes en portant trace des mentalités d’époque  et des points de vue des auteurs.

La représentation d’Anchaing en patriarche, dont la vie est accordée à la nature, est éloignée de celles de marrons plus guerriers. Sa compagne Heva voit sa stature légendaire s’affirmer dans les œuvres plus contemporaines. Ainsi devient-elle, à l’égal d’Anchaing, une belle figure de femme libre. Tous deux nous disent le refus de l’oppression et expriment l’aspiration à la liberté et à la dignité.

 

Photo : La médiathèque Heva

Il appartient désormais à l’histoire et à l’archéologie de faire parler les signes qui pourraient indiquer la présence de marrons sur le Piton d’Anchaing.  La silhouette imposante du massif qui culmine à 1356m, au cœur du cirque de Salazie, en fait toujours une forteresse pour le randonneur d’aujourd’hui, même si sa progression est facilitée par un sentier bien tracé sous un couvert ombragé. On arrive alors à un plateau en surplomb du cirque, et on peut dire comme A. Vinson « Jamais plus magnifique autel fut élevé au culte de la liberté. »

 

Marie-Claude David Fontaine

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